Le mythe Stephen HAWKING ou la parabole des Invisibles : quand le care est nié

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Le décès du célèbre physicien a été l’occasion de questionner le remarquable storytelling qui entourait le personnage, l’érigeant en « scientifique parfait », pur esprit libéré des contingences terrestres… Or, comme le souligne la sociologue Claire Mialet dont l’analyse était reprise dans l’édition du 15 mars du Figaro, « cette vision masque pourtant une réalité bien différente (…) : Hawking était au contraire au cœur d’un système complexe, éminemment matériel, qui lui permettait d’exister et de produire de la science. (…) Des infirmières s’occupaient de lui en permanence. Il ne pouvait exister qu’au sein de cet étroit réseau, invisible depuis l’extérieur. »

C’est pour moi l’occasion de partager un regard sur le care, en m’appuyant sur la contribution de S. Laugier et P. Paperman qui ouvre le livre séminal de Carol Gilligan sur l’éthique du care.

La parabole des Invisibles

Quel rapport existe-t-il entre Stephen Hawking et le care ? Il est évident à deux niveaux. D’abord, parce que ce « système complexe » relevait bien d’une logique de care au sens premier, d’un accompagnement de la personne Stephen Hawking dans son quotidien y compris le plus prosaïque ; ensuite, parce que ce storytelling nous renvoie à cette image faussée d’une présence-absence de vulnérabilité : le handicap visible du physicien cachait en fait l’invisibilité de celles et ceux qui, chaque jour, prenaient soin de lui, masquant aux yeux du monde la réalité tangible de leur travail.

Cette part de l’invisible est bien l’une des trahisons majeures des métiers du care, de la relation et, plus globalement, des métiers de service : quand nous rappelions, avec Magali Euverte et Hubert Joseph-Antoine[1], qu’il ne fallait pas moins de 300 professionnels pour rendre possible le départ d’un TGV, quel client s’en rendait compte ? Aucun…

Ce storytelling, en masquant « l’importance du care pour la vie humaine » sur laquelle insistent Sandra Laugier et Patricia Paperman dans le texte de présentation de la traduction française de l’ouvrage de Carol Gilligan[2], pose donc problème. Car le care signifie que « nous dépendons, tous, des services d’autrui pour satisfaire des besoins primordiaux » (Ibid.). Or, la légende qui entourait S. Hawking contribuait à nous détourner de ce « rappel déplaisant » (Ibid.) pour le physicien comme pour chacun d’entre nous.

Un care dévalorisé quand tant de professionnels ont légitimement besoin de reconnaissance

Le plus gênant, ici, c’est finalement que le care, que l’on ne peut réduire à une simple « sollicitude » ou à une espèce de sentimentalisme, est nié dans sa dimension essentielle de pratique, de travail, d’actes concrets : en ne dévoilant pas aux yeux du monde les soins et les professionnels dont il avait besoin, S. Hawking contribuait involontairement à masquer leur valeur et à repousser encore l’indispensable travail de reconnaissance du rôle de ces acteurs.

Comme le soulignent les deux auteurs déjà citées, « un cercle vicieux s’instaure ici : le care est sans valeur et les gens qui le mettent en œuvre sont dévalorisés » (Ibid, p. XXXIV).

Le care nié ou l’illusion d’un monde sans vulnérabilités

« Le principe du care est simplement : la personne est vulnérable (nous le sommes tous, pas une catégorie spécifique des « vulnérables ») »[3]. En restant discret sur les relations si nécessaires qu’il entretenait avec ses accompagnants, S. Hawking a malgré lui tu le rôle essentiel du care dans ses manifestations pourtant les plus évidentes.

L’expérience de vie du célèbre physicien doit donc aussi nous éclairer sur l’urgence qu’il y a à mieux reconnaître « une société où les care givers auraient leur voix, (…) où les tâches de care ne seraient pas structurellement invisibles ».[4] Bien loin de cela, le « mythe Hawking » a contribué à entretenir l’illusion d’un Homme infaillible, sûr de lui, autonome et tout puissant ; l’illusion d’un monde où les relations rapprochent « des adultes compétents, en bonne santé, actifs, et toujours détachés »[5].

 

[1] Cf. l’ouvrage collectif que nous avons coordonné, Management du service et conduite du changement : le cas de la SNCF (Vuibert, 2010).

[2] Une voix différente. Pour une éthique du care, Flammarion, 2008 pour la traduction français (2ème édition). Citations extraites de la page IX.

[3] Ibid., p. XXXV.

[4] Ibid., pp. XXXV et XXXIV.

[5] Ibid., p. XL.

 

 

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