La convivialité en entreprise, une nouvelle injonction : quand l’art de la fête (ne) fait (pas) le bonheur au travail…

Convivialite

En mobilisant un article du sociologue Norbert Alter[1], qui m’a déjà inspiré la « parabole du jéroboam » publiée récemment sur LinkedIn (https://www.linkedin.com/pulse/logique-gestionnaire-versus-relationnelle-ce-que-nous-beno%C3%AEt-meyronin/), je développe ici une modeste réflexion autour du thème de la convivialité, qui me semble être l’archétype de ces nouvelles injonctions managériales qui doivent nous questionner.

La convivialité, entre tolérance et injonction…

Dans l’article cité, Norbert Alter observe une « diminution des fêtes spontanées, grandes ou petites, dans les entreprises ». Plus généralement, dit-il, « la célébration des événements professionnels, familiaux ou associatifs font moins l’objet ‘‘d’arrosage’’ ». Il y voit même une dimension morale, leur suppression progressive s’accompagnant d’un discours sur l’alcool en entreprise et les dérives qu’il peut engendrer.

Or, dans la mesure où il s’agit bien là d’un besoin manifeste des équipes[1] (j’ai pu le noter lors d’une mission pour un distributeur : cette dimension était celle qui, de loin, ressortait le plus d’un travail d’écoute réalisé au niveau de trois hypermarchés, qu’il s’agisse de la convivialité entre collègues, avec le manager ou encore avec les clients), la survivance de formes de convivialité dans les entreprises est aujourd’hui non seulement « tolérée » mais, bien plus, promue et instrumentalisée.

La convivialité, instrument d’une injonction : le bonheur au travail coûte que coûte

En effet, non seulement l’art de la fête est toléré, mais il est célébré. J’ai pu, ailleurs, évoquer la culture du fun et les pratiques de certaines entreprises de l’économie numérique : chez PriceMinister, le site de e-commerce qui a vu le jour en 2000 (aujourd’hui intégré au groupe nippon Rakuten), de nombreux rituels ont ainsi façonné ce que Justin Ziegler, l’un des cofondateurs, appelle le « biorythme social de l’entreprise »[2] : des déjeuners mensuels permettant à l’ensemble des collaborateurs de mieux se connaître autour d’un buffet convivial, un week-end annuel ouvert à l’ensemble des salariés (une journée entière étant consacrée à des activités récréatives pratiquées en collectif), ou encore le fait de fêter chaque départ sont autant de manifestations tangibles de ce « biorythme. »

Si elle répond à un indéniable besoin de liens, la convivialité « un peu » forcée à laquelle chacun(e) doit se soumettre aujourd’hui n’est pas sans rappeler les rites de passage des grandes écoles – le fameux bizutage… Levier d’un management qui a besoin de « créer du collectif » et de l’engagement, la convivialité sert ainsi les desseins de l’entreprise et se soustraire à ces rituels peut entraîner la « disqualification » de ceux qui objectent que l’énergie festive se consume dans la sphère privée et non dans l’univers professionnel – ou qui, plus simplement, valorisent le caractère plus informel de la convivialité de jadis versus sa version à visée managériale explicite.

Comme l’exprime, dans l’article, un technicien quadragénaire à propos des repas conviviaux institués par la ligne managériale : « C’est bidon… On a bien d’autres opportunités d’aller bouffer au restaurant avec des copains… Mais c’est devenu presque obligatoire, alors on s’y plie. Si on n’y va pas, le chef fait la gueule, il demande des explications, fait une crise. C’est devenu une fête conformiste. C’est un peu triste » CQFD.

Quand la fête est finie, le management ne s’y retrouve pas…

Ce qui change, ici, c’est donc bien ce que souligne ce même technicien : « L’échange est moins riche, aujourd’hui, on a moins envie de parler, il y a moins de plaisir… » Si la lettre est là, l’esprit n’y est plus : en institutionnalisant l’art de la fête, le management détourne l’esprit du carnaval qui perd ainsi toute la saveur qui était la sienne : celle d’une certaine transgression, d’une logique vraiment festive dans laquelle les sujets professionnels ne manquaient pourtant pas. Citons Norbert Alter :

« Il [le management] définit alors un espace et un temps spécifiquement consacrés au développement et à la manifestation du lien social, comme on peut tenter de séparer les relations professionnelles des états d’âme, ou les relations conjugales de l’amour. (…) On transforme en droit et en obligation ce qui est de l’ordre de la coutume et de la liberté ».

Ainsi, en transformant la fête ou plus simplement la convivialité en actes de management, ce dernier substitue une logique économique à une logique de lien : « J’investis dans un banquet, l’alcool et les cotillons parce que cela est rentable in fine ». Et si cela devient rentable, est-ce encore une affaire de « don » et de « générosité » ?

C’est donc à grand renfort de séminaires de team building que le management tente de réparer cela, de créer du bonheur d’être ensemble – paradoxe souligné par notre auteur. Autre paradoxe que j’aimerais souligner pour ma part : cela se fait, parfois, au nom de la « libération » de l’entreprise, ce qui ne manque ni d’ironie, ni de tragi-comique ! La liberté, comme le bonheur, supporte plutôt mal les injonctions parées de fausses vertus.

La leçon de tout cela 

La solution ? Là encore, mieux vaut s’efforcer de lâcher prise, de laisser aux équipes le soin de veiller elles-mêmes au degré de convivialité qu’elles ont besoin d’exprimer (entre elles, avec leur manager comme avec les clients le cas échéant) : (re)passer, en somme, de la convivialité prescrite à la convivialité spontanée.

Et créer, là où c’est possible, des espaces s’y prêtant – salle de pause, de restauration, de vie commune… – mais en laisser la clé aux collaborateurs, comme des espaces publics dont chacun(e) peut – ou non – s’emparer.

 

[1] Plus globalement, nous sommes entrés dans une ère de la communion qui fait bien sûr écho à ce qu’Yves Michaud ou Michel Maffesoli analysent dans leurs ouvrages respectifs.

[2] Justin Ziegler, chief technology officer de l’entreprise, partage cela dans le cahier de prospective publié par le think tank Futur Numérique, sous l’égide de la Fondation Télécom ‒ Institut Mine-Télécom et coordonné par C. Dartiguepeyrou (mai 2013) : « Les générations et la transformation numérique de l’entreprise ».

[1] Norbert Alter (2013), « Travail et déni du don », Revue du MAUSS, 2010/1, N°35, pp 175-194.

 

 

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