Qu’est-ce qu’un « bon » leader ? Une vision cible à l’aune de quelques séries TV [2/2]

don-draper

Il y a un mois, je publiais la 1ère partie de cette contribution qui s’est nourrie des échanges des participants au groupe de travail de l’ANVIE, « Vers de nouveaux styles de leadership », qui s’est clôturé le 12 juin dernier à l’issue de 3 rencontres. Une dizaine d’entreprises y participaient autour de quelques séries (et séquences) télé, « sources d’inspiration » pour discuter du leadership…

Un leader ose dire non

Le courage managérial n’est pas une vaine affirmation et j’ai déjà pu m’exprimer sur ce blog sur ce que j’ai nommé le « piège du collaborateur roi ». Mais cette forme de courage, c’est aussi oser prendre la défense d’une collaboratrice en refusant le diktat d’un client « roi », comme le fait Don Draper alors que le comportement dudit client était devenu inacceptable. Parmi les 7 saisons que compte la série, c’est à mon sens l’un des moments les plus lumineux exprimant le leader qu’il est.

Enfin, souvent tus, parfois timidement réprimés, certains comportements internes à l’organisation donnent le sentiment que « tout est permis à certains », ce qui laisse à penser que l’organisation n’est pas équitable – or cela devient de moins en moins acceptable, notamment chez les plus jeunes.

Sur tous ces terrains comportementaux, un leader exprime des positions claires et ose rompre avec le silence voire des pratiques d’un autre temps.

Un leader prend soin des autres (et de lui-même !)

Concrétiser l’éthique du care, être attentif aux autres ET à soi, c’est assumer sa propre vulnérabilité et tenir compte de celle des autres. C’est être, notamment, attentif au besoin de lien et d’affect qui s’exprime aujourd’hui si fortement au sein des équipes – cette forme du prendre soin qui réside dans la convivialité, l’un des mots clés de notre époque me semble-t-il !

Pressé par le court terme, l’atteinte d’un objectif, un leader sait néanmoins s’extraire de cette pression pour ne pas la reporter sur autrui. Pour ce faire, il sait notamment se ménager des moments « pour lui », loin de toute contrainte, comme autant de respirations qui lui sont nécessaires. Je me souviens d’une cadre dirigeante de Paris Aéroport qui me disait, il y a quelques années de cela, alors qu’elle participait à un club d’entreprises que j’animais, combien notre rencontre mensuelle (une demi-journée chaque mois) était précieuse dans son agenda : elle avait dit à son assistante de toujours la sanctuariser, sauf exception majeure. C’était sa « bulle d’oxygène » et elle ne fut pas la seule à m’exprimer cela.

L’un des grands apports de l’éthique du care lorsqu’on l’applique au management, c’est bien qu’elle nous parle d’emblée d’interdépendance et de réciprocité : je peux prendre soin des autres à condition de pouvoir prendre soin de moi. Un leader sait donc aussi rappeler à ceux qui l’entourent qu’ils lui doivent cette réciprocité.

Un leader laisse de l’espace aux autres et les valorise

Un leader n’est pas celui qui détient le monopole des idées ou dont les idées sont les meilleures, c’est celui qui sait challenger sa propre réflexion au contact des idées des autres et susciter le meilleur de ceux qui l’entourent. Il est dans l’émulation, pour les autres et pour lui-même.

Or, dans les grandes organisations pyramidales, c’est une réelle transformation culturelle qui ne peut s’accomplir uniquement dans le registre du « donnons la parole aux équipes ! ». Le culte de l’outil, la Magie du Digital, tend à susciter des démarches d’idéation collective dans lesquelles la ligne managériale ne trouve pas toujours sa place – « à quoi je sers si les chefs dialoguent directement avec les équipes ? » Cela freine au final la transformation, car elle implique un réel repositionnement des managers dans leur capacité non plus à « avoir des idées », mais bien à libérer la créativité des équipes en la stimulant, en la canalisant, etc. C’est à ce prix qu’un manager peut devenir un leader.

Mais dans un monde où les managers sont le plus souvent devenus « encadrants » en raison de leur expertise métier, il est par nature plus compliqué de renoncer à cette forme de légitimité – et donc de confort. Accepter de ne plus être le « plus expert », voire de ne plus l’être du tout, est une forme de lâcher-prise qui doit être accompagnée.

De plus, mettre en valeur/lumière ses collaborateurs, leur donner des occasions pour « exister », s’exprimer, est aujourd’hui fondamental : partager un pouvoir d’influence, le fait plus simplement de prendre la parole sur scène lors d’un séminaire ou dans les médias (lors d’une conférence de presse), tout cela est aujourd’hui essentiel pour que la prise de parole soit davantage partagée là où c’est possible. J’ai souvent en tête l’image de Mélanie, une collaboratrice de la société dans laquelle j’étais auparavant, face à 250 personnes, animant une table-ronde dans laquelle j’intervenais. Je l’ai prise en photo, à l’aise, souriante, volant la vedette aux associés sur scène, pour sa plus grande fierté et la nôtre.

Mais c’est aussi dire et montrer que l’on a besoin d’eux (or Don Draper, dans Mad Men, n’est pas très doué en la matière !), leur reconnaître leurs idées, le faire savoir. Dans la 1ère partie de cet article j’évoquais le « savoir bien s’entourer », c’est ici une forme de corolaire.

Un leader est dans la transparence et dans l’authenticité

Partager les chiffres clés de l’activité, désopacifier un processus de décision ou d’évaluation, reconnaître ses erreurs et ne pas jouer le « superboss » (oser dire « je ne sais pas »), sortir de la culture du non-dit et du politiquement correct (voire du déni : « vraiment, je vous assure, tout va bien entre les membres du CODIR », alors que tel n’est pas le cas), les modes d’expression de cette posture ne manquent pas. Un leader sait répondre à ce besoin de transparence qui reste sans doute le premier vecteur de confiance dans l’entreprise.

Mais transparence rime avec authenticité : un leader ne s’abrite pas derrière une posture qui correspondrait à l’image que l’on attend de lui, il s’affirme dans sa singularité. Or oser « fendre l’armure », s’exprimer à la première personne, n’est pas donné à chacun(e). En ce sens, un leader s’efforce de ne pas se faire absorber par des modes de fonctionnement froids et anonymes, par des pratiques de communication hyper-cadrées au ton et au contenu trop policés : « l’art de la conversation » fait partie de ses talents, une conversation qui ose le contrepied, le parler vrai, un certain degré d’authenticité.

Il est ainsi ce qu’il est et sait être lui-même, sans fausse pudeur mais sans exagération, pour être toujours dans une tonalité qui invite les autres à adopter une même posture, vraie et sans masque, vis-à-vis de lui. Car c’est de cela aussi dont il s’agit dans la logique de l’éthique du care : parler d’interdépendance et de réciprocité implique de trouver chez les autres un même degré de transparence et d’authenticité.

Un leader accepte l’incertitude

Abordons ce sujet par une citation de Marc GRASSIN[1], philosophe spécialiste de bioéthique : « C’est pourtant la vie même de toute organisation que de voir surgir sans cesse l’incontrôlable, du fait même qu’une organisation est d’abord et avant tout humaine ». Un leader, d’une certaine façon, fait donc sien cet adage : « Le réel déborde toujours le prescrit, le codé, l’organisé ».

J’ai parlé dans la 1ère partie de cet article du droit à la transgression et du droit à l’erreur : ce sont deux expressions fortes de cette capacité à vivre et même solliciter l’incertitude, qu’il faut savoir pratiquer pour soi et pour autrui. C’est évidemment difficile, mais l’incertitude étant une donnée incompressible, le leadership est par essence une forme d’exploration de l’inconnu pour soi et pour les autres. Le leader encourage ainsi l’initiative, l’innovation, la prise de risque, le test & learn, l’expérimentation, les POC…

C’est une manière de dire qu’il FAIT confiance et qu’il SE fait confiance. Faire confiance, comme l’exprime avec justesse Bruno SOUBIES[2], c’est d’une certaine façon assumer un « risque de dépendance » à l’égard d’autrui. Un leader, c’est donc une personne qui accepte cette forme de risque car il est généralement plus simple d’être dans le contrôle (et l’apparence de maîtrise qu’il semble garantir), plutôt que dans la délégation et la confiance a priori – qui est toujours une prise de risque.

Un leader est audacieux, il s’élève contre la stratégie du sniper

C’est un prolongement de ce qui précède : un leader ose prendre des initiatives « improbables » : nos héros de série ont cette force, quand par exemple Don Draper embarque une partie de l’équipe de l’agence de communication pour créer une nouvelle agence… C’est sans doute l’un des moments les plus forts de la série, où s’exprime le plus l’une de ses qualités de leader. A plusieurs reprises, dans la série, il va d’ailleurs faire preuve d’audace en prenant des initiatives inouïes, comme lorsqu’il s’associe, la veille au soir, avec une agence concurrente de même taille, pour affronter ensemble un géant de la publicité que ces deux David ne pouvaient vaincre séparément !

J’ai le sentiment, d’ailleurs, que les séries nous passionnent parce qu’elles mettent en scène des héros audacieux, depuis les médecins que l’on voit dans Dr. House ou dans The Knick (la remarquable série en deux saisons de Steven Soderbergh), jusqu’au publicitaire et entreprenant Don Draper, en passant par notre pape fictif certes ambivalent mais Ô combien audacieux !! Peut-être sont-ils infiniment plus courageux, plus intrépides que nous, et c’est pour cela que nous les envions sans doute un peu.

Car trop souvent, hélas, la grande entreprise est aujourd’hui devenue le lieu de l’hyper-conformisme, des pesanteurs et de ce que j’appelle la stratégie du sniper : attendre en embuscade, bien caché, que celles et ceux qui prennent l’initiative apparaissent dans la ligne de mire…

Un leader cultive donc autour de lui une posture opposée à cette dernière, il réaffirme l’importance de l’audace et protège celles et ceux qui s’y adonnent lorsqu’ils sont attaqués.

[1] In ObjectifSOINS & MANAGEMENT, N°259 octobre/novembre 2017.

[2] Bruno a fondé le cabinet DisRHupt et publié un passionnant article sur le sujet de la confiance sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/pulse/la-confiance-concept-en-perdition-bruno-soubiès/

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s