La libération des entreprises en question : de la libération au management par le care

Les limites que l’on a pu identifier dans l’article précédent trouvent peut-être leur origine dans le fait que la notion de libération manque de fondations solides – ce que soulignent d’ailleurs différents auteurs rassemblés dans le numéro spécial de la revue RIPCO[1]. Ainsi, où y trouve-t-on une vision de l’Homme (un regard anthropologique), une vision de ce qu’est fondamentalement cet être social (et, donc, une vision des relations qui nous lient) ou encore des considérations pourtant si essentielles sur le genre et le pouvoir lorsqu’on s’intéresse au management ?

La « vision » de l’Homme véhiculée par la libération – si je pousse la caricature, il y aurait celles et ceux qui seraient faits pour « entrer en libération » et les autres, qui n’auraient qu’à partir – me semble par trop manichéenne, pour constituer un socle solide sur lequel embarquer l’ensemble des personnes – or c’est bien de cela dont il s’agit : embarquer chacun(e) et non exclure ou ostraciser.

Car si toute transformation peut inévitablement (?) entraîner des oppositions ou des incompréhensions pouvant se solder par des départs, considérer d’emblée que celles et ceux qui ne pourront pas être entraînés par le mouvement sont par nature incompatibles avec la libération pose problème.

C’est pourquoi à la libération j’ai préféré l’éthique du care : en se fondant sur une réflexion philosophique, psychologique et politique[2], comme nous y engage cette forme d’éthique, il devient possible de dessiner en effet un chemin, celui que j’ai nommé le « management par le care ». Ni tautologie ni entrée en religion, mais questionnement permanent sur nos interdépendances et sur l’attention que nous portons aux autres – et que les autres nous portent (cet « autre » pouvant être bien sûr, en entreprise, nos clients et nos collaborateurs – ainsi que nous autres managers).

Le management par le care n’ambitionne pas de « libérer » qui que ce soit, ses vues sont tout à la fois plus modestes (être davantage dans l’attention à l’autre et dans des rapports de réciprocité) et plus exigeantes (cette même exigence d’écoute, d’attention et de reconnaissance !), tout en questionnant notre rapport au pouvoir et, surtout, notre façon de le taire.

Car les racines de l’éthique du care sont bien là, dans cette mise en critique des rapports de pouvoir inhérents aux métiers du prendre soin et du service – tant au niveau de la relation que ces professionnels entretiennent avec les plus vulnérables d’entre nous, que sur le plan des modèles socio-économiques qui sous-tendent nombre de ces métiers (cf. le conflit social qui agitait il y a peu le monde des EHPAD). Aujourd’hui, des secteurs comme le transport, le médico-social ou encore l’hôtellerie-restauration sont fortement challengés quant à leur attractivité.

Loin d’occulter ces questions, l’éthique du care pose clairement l’analyse de ces rapports de pouvoir – depuis la question de la place des femmes dans ces métiers jusqu’à celle de la réciprocité dans la relation aux personnes vulnérables. Pouvoir et management ont tissé des relations que l’on ne peut nier et que l’on ne peut simplement résoudre en promouvant l’abandon des signes les plus ostentatoires – comme le recommande la libération. C’est bien sûr nécessaire, comme marqueur visible d’une transformation culturelle, mais c’est (très) loin d’être suffisant.

Enfin, l’éthique du care est une éthique de l’écoute, et sur ce point elle rejoint bien la libération qui prône clairement une telle posture de la part des dirigeants notamment (savoir entendre avant de parler). Pourtant, les études citées soulignent la maigreur du dialogue qui s’est instauré et la faible place donnée à ceux qui questionnent le bienfondé d’une démarche de libération. Comme le dit si bien Beaumarchais, « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. (…) Il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. » La libération hélas n’a pas su jusqu’à présent faire la démonstration qu’elle admettait voire recherchait la confrontation bienveillante.

La libération, et avec elle toutes les approches de la transformation managériale, gagneront à encourager leur autocritique et à ne pas simplement s’imposer au prétexte qu’elles seraient, par nature, indiscutables et… bienveillantes. Le management par le care n’y échappe pas, mais ses fondations (il s’agit d’une forme d’éthique et non d’un « mantra managérial ») nous y invitent par essence, dans la mesure où la place de l’Autre, nos interdépendances et nos vulnérabilités en constituent le fondement.

Rendez-vous le 9 octobre au matin pour la convention de l’association Esprit de Service France pour poursuivre le débat…

[1] Cf. Diego LANDIVAR et Philippe TROUVE (2017), « L’entreprise libérée », numéro spécial de la Revue Internationale de Psychosiologie & de Gestion des Comportements Organisationnels, Vol. XXIII, N°56, été

[2] Voire spirituelle, comme le souligne dans un beau texte le sociologue Tanguy CHATEL, pour qui le care porte notamment en lui un héritage judéo-chrétien – avec la parabole du bon samaritain en guise de matrice. A lire dans « Ethique du ”prendre soin” : sollicitude, care, accompagnement », in Emmanuel Hirsch, Traité de bioéthique, Erès, pp.84-94, 2010.

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